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Haut-Katanga : mais où est passé Jacques Kyabula ?

La ville de Lubumbashi vit ces derniers jours un étrange climat de fin de règne. Jacques Kyabula Katwe, gouverneur du Haut-Katanga depuis 2019, est invisible, silencieux, et officiellement introuvable. Sa photo a disparu de l’espace public, ses bureaux sont inactifs, son entourage se mure dans un mutisme total. Mais plus inquiétant encore : Kinshasa a tranché.

Dans une décision passée presque inaperçue, le gouvernement central a désigné Martin Kazembe Shula, son vice-gouverneur, pour assurer l’intérim à la tête de la province jusqu’à nouvel ordre. Ce geste fort confirme ce que beaucoup soupçonnaient : le départ de Kyabula n’a rien de temporaire, ni de volontaire.

Les signes avant-coureurs se sont multipliés en silence : annulations d’événements, absence remarquée aux réunions institutionnelles, téléphone éteint, collaborateurs livrés à eux-mêmes. Pendant ce temps, la population a vu les effigies du gouverneur méthodiquement arrachées des murs de Lubumbashi. Une opération menée sans bruit, mais avec un message clair : “le règne est fini.”

Le cabinet du gouverneur, contacté à plusieurs reprises, n’a émis aucun communiqué. À la mairie comme à l’Assemblée provinciale, les fonctionnaires semblent désorientés.

“On travaille sans savoir à qui on répond. Les instructions ne viennent plus du gouvernorat, mais de Kinshasa. C’est inédit”, confie un haut fonctionnaire provincial.

Derrière ce silence, des sources internes évoquent des enquêtes en cours, avec des rapports accablants sur des détournements de fonds publics, une gestion opaque des marchés miniers et une gouvernance jugée clanique. Le nom de Jacques Kyabula circulerait dans plusieurs services spécialisés, notamment à l’Inspection générale des finances (IGF) et à l’Agence nationale de renseignement (ANR).

Un officier des services de sécurité confie à voix basse à Surveillance.cd : “Il y a une volonté de neutraliser le bruit autour de lui, mais les faits sont lourds. La Présidence a choisi d’éviter une humiliation publique.”

Des informations crédibles évoquent un départ discret par la frontière zambienne, via Kasumbalesa, quelques jours avant la décision de Kinshasa. D’autres sources évoquent un envol depuis Kolwezi, dans un jet privé affrété par un partenaire économique connu du régime Kyabula. Certaines rumeurs non vérifiées le situent à Johannesburg, d’autres à Dubaï.

Ce flou, nourri par l’absence de toute communication officielle, renforce le soupçon d’un exil stratégique.

La nomination de Martin Kazembe comme gouverneur intérimaire est passée sous silence dans les médias officiels, mais bien réelle. Proche de l’UDPS, jugé plus loyal envers Kinshasa que son prédécesseur, Kazembe aurait été choisi pour “stabiliser” la province et éviter un vide institutionnel dangereux.

“Le chef de l’État ne peut tolérer un gouverneur qui se volatilise en pleine période de réformes. Il faut vite rétablir l’ordre, même symbolique”, a confié à Surveillance.cd une source proche du ministère de l’intérieur.

Kazembe devra, en plus d’assurer la continuité administrative, gérer les frustrations internes et composer avec une classe politique locale encore très liée à Kyabula. Un défi de taille.

Sur les avenues du centre-ville, les habitants oscillent entre ironie et inquiétude.

“Il était partout, maintenant il n’est plus nulle part. Même sa voix a disparu”, dit un motocycliste devant rencontré devant le Gouvernorat du Haut-Katanga.

La crainte d’un scandale plus large commence à émerger. Des élus locaux, longtemps silencieux, multiplient les critiques à peine voilées. Certains y voient la chute d’un système basé sur la personnalisation du pouvoir, la gestion opaque et les alliances économiques douteuses.

Avec la disparition de Kyabula et la désignation précipitée de Martin Kazembe, le Haut-Katanga entre dans une phase de transition imprévue, dictée depuis Kinshasa. Ce dossier illustre, une fois de plus, les limites de la décentralisation congolaise, où les provinces dépendent du bon vouloir du sommet.

Mais au-delà du cas Kyabula, c’est toute une question de redevabilité politique et de transparence qui est posée. La province minière, jadis vitrine du pouvoir de l’ancien gouverneur, est aujourd’hui le théâtre d’un grand ménage silencieux.

Un effacement en règle. Une disparition embarrassante. Un avertissement pour les autres barons provinciaux.

Ben AKILI

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