L’heure n’était ni à la complaisance ni aux faux-semblants. Dans une lettre adressé à ses pairs de la CENCO, Monseigneur Bernard-Emmanuel Kasanda a brisé le silence pour dénoncer, avec fermeté, ce qu’il considère comme des dérives préoccupantes au sein de la Conférence Épiscopale Nationale du Congo (CENCO).
Dans cette correspondance d’introspection en trois volets à savoir : la pertinence des prises de parole, le tribalisme et les soupçons de fraudes électorales internes, le prélat dresse un réquisitoire sévère contre sa propre institution au nom de la vérité évangélique et de la crédibilité de l’Église Catholique en République démocratique du Congo.
Dès les premières lignes, le ton est donné. Mgr Kasanda fustige la manière dont la parole publique de la CENCO est perçue, estimant qu’elle a perdu de sa hauteur prophétique.
« Nos prises de parole sont devenues sélectives, intempestives et tendancieuses. Elles fragilisent notre mission prophétique et décrédibilisent l’Église comme Institution », écrit-il.
Il déplore également certains silences coupables, notamment face aux violences dans l’Est du pays, et appelle à une parole plus équilibrée c’est-à-dire, dénoncer, certes, mais aussi reconstruire et soutenir.
L’un des passages les plus percutants concerne le tribalisme. Alors que la CENCO dénonce régulièrement cette pratique dans la société congolaise, l’évêque appelle à une introspection sans concession.
« Sommes-nous différents de ceux que nous pointons du doigt ? Nos structures échappent-elles à cette antivaleur tant et si décriée ? », s’interroge le prélat.
Il interroge ouvertement la composition des structures ecclésiales nationales et la provenance de leurs employés. Derrière ces questions, une accusation implicite : l’Église ne serait pas exempte des logiques qu’elle condamne publiquement. Plus grave encore, il met en garde contre des discours internes susceptibles d’alimenter des fractures régionales dangereuses.
« Pourquoi ne pouvons-nous pas commencer par enlever les ordures devant notre propre case avant de nous acharner sur les autres et de les sommer de balayer leur cour ? », s’exclame l’évêque.
Des mots forts, qui traduisent une indignation profonde face à ce qu’il perçoit comme une incohérence morale. Le troisième axe de sa lettre est sans doute le plus explosif. Mgr Kasanda évoque les conditions d’élection du bureau actuel de la CENCO, laissant planer des doutes sur la transparence du scrutin. Il note qu’historiquement, l’élection du président nécessitait plusieurs tours. Or, cette fois, le vote aurait été acquis dès le premier tour avec une majorité écrasante, une situation qu’il juge pour le moins inhabituelle.
« Nous parlons de bourrage des urnes et de fraude lors des élections organisées par la CENI. Sommes-nous vraiment loin de ce que nous avons toujours décrié ? Faisons-nous autrement nos élections ou sommes-nous en réalité des oiseaux de même plumage ? », a-t-il déclaré.
La comparaison avec la Commission électorale nationale indépendante (CENI) est lourde de sens. Elle suggère que les évêques pourraient être tentés par les mêmes pratiques qu’ils dénoncent dans la sphère politique. Conscient de la portée de ses propos, Mgr Kasanda affirme ne pas parler par esprit de rébellion, mais par fidélité à l’Évangile et par souci de crédibilité. Il s’appuie sur l’exhortation de Paul the Apostle à tenir compte des plus faibles, rappelant que certaines prises de position blessent des fidèles et éloignent des croyants. Il formule plusieurs recommandations : renforcer la collégialité, clarifier les critères d’intervention publique, professionnaliser la communication ecclésiale et promouvoir la transparence dans la gestion des structures.
Et de conclure en citant Plato « Il n’est pas permis de s’emporter contre la vérité.» Un avertissement solennel, lancé en pleine période de Carême, comme une invitation à la conversion institutionnelle. Par cette lettre, Mgr Bernard-Emmanuel Kasanda ouvre un débat délicat mais nécessaire, celui de la cohérence entre le discours public de l’Église et ses pratiques internes. Son cri « Soyons vrais ! Soyons justes !» résonne comme un appel à la réforme morale et à la restauration de la crédibilité d’une institution qui, dans un pays en crise, demeure l’une des dernières références éthiques.
Reste à savoir si cette interpellation trouvera un écho au sein de l’épiscopat congolais — ou si elle sera reléguée au rang des voix isolées qui dérangent.
Ben AKILI









