Chaque 1er août, à Kolwezi comme ailleurs en République Démocratique du Congo, les familles franchissent les grilles des cimetières. Elles ne viennent pas pour adorer les morts, mais pour honorer la mémoire, reconnaître la filiation, entretenir un lien sacré entre les vivants et les disparus. Balais en main, elles nettoient les tombes. Larmes discrètes, prières murmurées, gestes silencieux : tout y est solennel, digne, enraciné.
Pourtant, cette pratique suscite encore débats et jugements. Dans certaines communautés chrétiennes, on la regarde avec soupçon, voire avec mépris. On y voit un résidu du « paganisme », une coutume incompatible avec une foi authentique. Mais qui a décidé qu’honorer ses ancêtres était un acte contraire à Dieu ? Qui a imposé cette fracture brutale entre spiritualité et mémoire culturelle ?
La foi mutilée de son terreau culturel
Je le dis avec gravité : notre société souffre d’un déracinement identitaire profond. Nous avons piétiné ce qui faisait notre force : nos langues, nos coutumes, nos rites, notre manière d’être au monde. Nous nous sommes coupés de la terre nourricière de notre culture au nom d’un christianisme trop souvent importé, figé, mal digéré.
Une foi qui exige l’amnésie est une foi mutilante. Le christianisme lui-même est né au cœur d’une culture, celle du peuple hébreu. Les patriarches bibliques vivaient au rythme des coutumes locales. Le Christ n’a jamais exigé l’effacement des cultures ; il a transcendé ce qui devait l’être, mais sans nier l’homme dans ce qu’il a de plus intime : son identité.
Non, honorer les morts n’est pas un péché
Combien de fois entend-on la phrase : « Laissez les morts enterrer leurs morts », utilisée pour stigmatiser les rites funéraires traditionnels ? Cette lecture est non seulement erronée, mais aussi déshumanisante. Car même un chrétien convaincu n’abandonnera jamais sa mère morte sans sépulture. Cette parole du Christ est spirituelle, elle n’invite pas au rejet des morts, mais à la priorisation de la vie spirituelle sur les convenances sociales.
La mémoire des morts ne s’oppose pas à Dieu. Elle enracine l’homme, elle l’éclaire, elle lui rappelle d’où il vient. Un arbre qui nie ses racines tombe au premier vent. Il en est de même pour l’homme qui renie ses ancêtres.
Dieu ne demande pas d’oublier qui nous sommes
Dieu nous a créés dans une langue, une tribu, un territoire. Il ne nous a jamais demandé de renier cela. Le problème n’est pas la culture, mais ce que nous en faisons. La foi ne devrait pas effacer les cultures, elle devrait les féconder, les purifier, les sublimer.
C’est pourquoi je plaide pour une spiritualité enracinée. Une foi capable de dialoguer avec la culture, non de la détruire. Une foi qui honore les ancêtres sans les idolâtrer, qui respecte les traditions sans les absolutiser. Une foi qui assume l’héritage sans nostalgie, et la modernité sans rejet.
Être soi dans la foi
Lors des mariages, combien de chrétiens, pourtant zélés, disent spontanément : « Chez nous, on fait comme ceci » ? Ce réflexe est révélateur : la culture n’est pas morte, elle survit malgré les injonctions à l’uniformité. Il est temps de réconcilier foi et identité. Car croire ne signifie pas cesser d’être soi, mais être soi en plénitude, devant Dieu.
Le 1er août à Kolwezi n’est pas un rituel païen. C’est un acte d’amour. Un acte de mémoire. Un acte d’identité. Ce jour-là, des Congolais et Congolaises se sont levés, foulards à la main, balais au cœur, pour dire à leurs ancêtres : “Nous ne vous avons pas oubliés.” Et ce geste-là, loin de les éloigner de Dieu, les rapproche de leur humanité profonde.
Professeur Sylvain Kantolomba, Sociocritique









