Le prononcé du verdict dans l’affaire Kabila a été renvoyé. La Haute Cour militaire a accédé, de manière inattendue, à la requête de la partie civile de rouvrir les débats pour lui permettre de présenter de nouveaux éléments, alors que l’affaire était déjà en délibéré et qu’il ne restait plus que le verdict après plus de quatre séances de plaidoiries.
De l’avis de nombreux observateurs et analystes, cette réouverture des débats à ce stade participe davantage des manœuvres politiques que d’une procédure judiciaire rigoureuse. L’instrumentalisation du droit pour régler un différend politique est évidente : de la levée rapide de l’immunité de Kabila par un Sénat sous influence au procès très médiatisé, chaque étape a été teintée de considérations politiques jusqu’à faire interroger des esprits critiques : à quelle fin tout cela ?
À travers le procès contre Kabila, l’objectif ultime était de faire bouger les lignes et de gagner la bataille de l’opinion publique. Le pouvoir a osé le faire, mais se serait rendu compte de l’inefficacité de cette stratégie. Une certitude est que cette option se serait révélée contreproductive, pour des raisons hautement stratégiques.
La condamnation de l’ancien président Joseph Kabila, poursuivi pour participation au mouvement armé de l’AFC/M23, ne profiterait pas au pouvoir de Kinshasa face au statu quo dans les pourparlers de Doha. Le gouvernement congolais y est l’interlocuteur direct du mouvement rebelle qui contrôle deux principales villes de l’Est de la République démocratique du Congo.
Condamner Kabila à la peine de mort conforterait la thèse que le Président Tshisekedi n’est pas favorable au dialogue pour résoudre la crise sécuritaire. Il fonde son espoir sur l’offre de l’administration Trump, comme l’a si bien rappelé Corneille Nangaa lors de son dernier point de presse.
« Il [ M. Tshisekedi ] considère toutes les initiatives externes pour la recherche de la paix comme une distraction. C’est à ce titre que nous disons que nous tenons au dialogue, car nous sommes des hommes épris de paix, et que s’il persiste à ne pas vouloir de dialogue, on le fera sans lui.», a affirmé le Coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo.
Au regard de ces faits, la posture de l’administration Tshisekedi s’éclaire : elle temporise, attendant probablement de s’appuyer sur une initiative sur laquelle elle aurait la mainmise pour contrôler ses pions et écraser toute concurrence lors d’un dialogue, s’il y en aura un d’ici trois à cinq ans. De l’autre côté, la coalition AFC/M23, bien consciente des subterfuges de Kinshasa, continue de maintenir la pression et d’élargir ses zones d’influence. Comment est-ce possible un dialogue sans Tshisekedi ? Investi du pouvoir constitutionnel, le président sera hors délai légal dès le 20 décembre 2028. Si à cette date, le dialogue n’est toujours pas instauré pour donner de nouveaux horizons au pays, Kinshasa en sera tenu pour responsable.
De quel dialogue parle l’AFC/M23 ?
Pourtant, le dialogue à Doha, au cœur des revendications de l’AFC/M23, se concentre essentiellement sur les mécanismes devant aboutir à un cessez-le-feu définitif, selon l’entente politique et sécuritaire des parties prenantes aux discussions. Mais cette solution ne serait pas déterminante dans le rétablissement total de la paix qui doit passer par un diagnostic sans concession de la situation, d’autant plus qu’il est question de discuter des causes profondes de la crise dans notre pays qui sont exogènes et endogènes. Si le pays veut s’ouvrir un nouveau chapitre de son histoire en construisant l’État, deux forces, aussi dominantes soient-elles, ne sauraient déterminer l’avenir de tout un pays par leurs initiatives. D’où le dialogue national inclusif s’avère important pour prendre en charge les préoccupations des uns et des autres.
Kabila, quel rôle ?
L’ancien Président Joseph Kabila devrait aussi avoir un rôle important à jouer dans la résolution définitive de cette crise. Les attaques et procès injustifiés que lui livre Kinshasa sont aux antipodes de l’aspiration à la paix. Plus on repousse Kabila, plus cela donnerait l’impression que Tshisekedi ne s’est pas encore ouvert au dialogue. Cette attitude du Président ne saurait, par conséquent, que pourrir la situation, déjà bien dramatique pour les Congolais.
Le pouvoir gagnerait à utiliser Kabila comme un intermédiaire entre Tshisekedi et l’AFC/M23, non pas parce qu’il est le maître à penser de ce mouvement subversif comme son successeur ne cesse de le dire, mais comme un stratège qui, par sa ligne philosophique, est à même de réduire l’influence de l’opposition armée en faisant adhérer cette dernière à une approche pacifique moins belliciste. Ce rôle d’intercesseur n’est pas qu’une simple théorie. L’histoire a montré sa capacité à gérer des crises similaires, comme lors des négociations de Sun City ou du désarmement du M23 en 2013, par une approche combinant fermeté militaire et ouverture au dialogue.
L’examen des accointances présumées de Kabila avec la rébellion révèle une dimension éminemment politique. L’ancien président s’est retrouvé dans cette situation à la suite de la volonté de son successeur de le déboulonner. Les accusations de blocage dont Kabila aurait été victime sont à la croisée des chemins entre une justification légitime et une campagne de diabolisation qui a servi à opérer le coup de force institutionnel de 2020. Ce qui est incontestable, c’est que Félix Tshisekedi cherchait à consolider son pouvoir, à imposer son autorité et à étendre son influence. Il se sentait en effet contraint par la présence de Kabila, perçue comme un obstacle à sa boulimie de pouvoir.
Dès lors que Kabila reproche à Tshisekedi un certain nombre de choses au sujet de sa gouvernance — notamment la persistance de l’insécurité à l’Est, la mauvaise gestion économique et la non-souveraineté des solutions proposées—, il émet sur la même longueur d’onde que l’AFC de Corneille Nangaa. De ce fait, l’AFC se trouverait dans la logique de défendre les aspirations de Kabila et vice-versa. De là, ils peuvent avoir les mêmes objectifs, mais jamais le même agenda.
En définitive, la condamnation politique de Kabila est une option à haut risque pour le pouvoir. Plutôt que de résoudre la crise, elle ne ferait que l’aggraver, poussant l’ancien président à explorer d’autres pistes ou à nourrir de nouvelles ambitions.
La véritable victoire pour la paix ne réside pas dans la condamnation d’un homme, mais dans la capacité à surmonter les clivages. Félix Tshisekedi gagnerait à faire le premier pas, en dépassant la logique de confrontation pour ouvrir la voie à une réconciliation avec son prédécesseur. Cette démarche audacieuse ne serait pas un signe de faiblesse, mais une démonstration de leadership. Elle permettrait de débloquer le dialogue sécuritaire, en utilisant Kabila non pas comme l’ennemi à abattre, mais comme un partenaire stratégique.
En s’appuyant sur son poids politique et son expérience, le président Tshisekedi pourrait ainsi bâtir un front uni pour une paix durable. L’histoire jugera les hommes sur leur capacité à s’unir pour le bien de la nation, et non sur leurs victoires sur leurs propres frères. Pour le peuple congolais, c’est ce message de réconciliation qui serait le plus fort, le plus porteur d’espoir, et le seul capable de restaurer la stabilité.
Gédéon ATIBU









