En République démocratique du Congo, le conflit sécuritaire ouvre des agendas multiples, ce qui a une incidence majeure sur la suite des processus enclenchés ici ou là pour le retour de la paix dans les zones occupées par les rebelles de l’AFC/M23.
La méfiance, l’agenda de Kinshasa et la nécessité de Doha
Il est évident que chaque partie joue sur le tempo. Cette approche est naturellement à la base de la méfiance observée de part et d’autre, témoignant d’un manque de bonne foi et de sincérité pourtant nécessaires pour déminer la crise. Conscient de cet état de choses, le conseiller spécial des États-Unis pour l’Afrique, Massad Boulos, a reconnu qu’il s’agissait « d’un processus complexe ».
« Nous travaillons sur un certain nombre de mesures de rétablissement de la confiance. Il faut s’attaquer aux causes profondes du conflit », a-t-il déclaré au micro du confrère Marius Muhunga.
Au regard de l’urgence sécuritaire, le pouvoir de Kinshasa aurait donc intérêt à soutenir les efforts menés par les partenaires pour mettre fin à la crise. Cependant, Kinshasa ne s’empresse pas, alors que la situation n’est nettement pas à son avantage.
Cette volonté d’action semble se heurter aux « petits calculs », ou plutôt à l’agenda que tient Kinshasa. Depuis le récent développement de la crise, le Président Tshisekedi et son gouvernement n’ont jamais adhéré à l’idée de discuter avec les rebelles de l’AFC/M23.
L’« ordre de force » qui avait contraint Kinshasa à s’engager dans les négociations avec le M23 dans le cadre du processus de Doha commencerait peu à peu à s’estomper face au statu quo et à l’urgence du temps.
Malgré tout, Kinshasa espère solutionner la crise en privilégiant d’« autres plans ou moyens dont lui seul a le secret ». Cet « agenda » de Kinshasa paraît ainsi s’inscrire à l’opposé de la démarche nécessaire à l’établissement de la paix.
Le plan stratégique de Kinshasa s’articule autour de quatre objectifs : obtenir le désengagement du Rwanda, écarter le processus de Doha, consacrer la dissolution de l’AFC/M23, et régner en maître pour imposer sa volonté de réviser la Constitution du 18 février 2006.
Ces calculs, bien que légitimes du point de vue politique interne, sont probablement loin de privilégier l’intérêt supérieur de la nation. Bien au contraire, ils sont la cause de l’enlisement de la situation. « Encore combien de temps » faudra-t-il pour peaufiner cette stratégie avant de passer à l’action ?
Entre-temps, ce serait une grave erreur d’oublier que l’accord de Washington signé en juin dernier est incomplet et insuffisant pour ramener la paix. Il devra être appuyé par le processus de Doha pour une lecture holistique et approfondie des causes qui mettent la RDC « exsangue ». D’ailleurs, pour Massad Boulos, « L’accord de Doha est la pièce qui manque au puzzle pour amorcer la marche de la paix durable en RDC, car ce processus traitera des causes profondes du conflit », a-t-il affirmé.
Le dialogue national inclusif et l’impératif moral
La position du président Tshisekedi est en totale contradiction avec l’objectif visé. Son déni de responsabilité face au chaos qui frappe le pays est d’autant plus frappant qu’il s’accompagne d’une rhétorique manifestement mégalomaniaque.
Doha s’avère essentiel à ce stade au regard de la nature de la crise actuelle, qu’il est question de considérer comme « un conflit intercongolais », a soutenu Massad Boulos. À cet effet, l’implication du Rwanda n’est pas directe. Puisqu’il est question d’un conflit intercongolais, et que la responsabilité de Kigali s’en trouve ainsi limitée, il incombe au gouvernement congolais – qui paie le lourd tribut de cette guerre – d’activer les mécanismes permettant de retirer à Kigali tout prétexte à l’ingérence. Tant que cette condition ne sera pas remplie, « on continuera à tourner en rond au grand désarroi des populations abandonnées dans l’est du pays », estiment certains observateurs et analystes.
Après cette étape, l’aboutissement logique est le dialogue national inclusif, sans lequel la paix ne sera qu’une coquille vide, au même titre que « le Peuple D’abord ».
Le pouvoir aurait déclaré, avant de se rétracter : « Il n’arrivera jamais de dialogue en dehors de ma propre initiative ». Plus loin, dans son discours du 30 août 2025, le président Tshisekedi avait émis le souhait d’en exclure « les Congolais inféodés aux pays étrangers ». Que restera-t-il du dialogue sans tous les Congolais qui pointent du doigt la gouvernance Tshisekedi ? Les Congolais « inféodés » le sont-ils moins que les « non inféodés » mais qui détournent les fonds de l’État, rendant misérable la population ? Non, Monsieur le Président, il ne vous revient pas d’organiser un tel dialogue sur la seule base de votre initiative, et encore moins d’écarter certains compatriotes. Le dialogue réclamé par les Congolais de tous bords ne constitue pas un privilège octroyé à l’opposition, mais bien un engagement, voire un impératif moral et politique impérieux, pour soustraire le pays à la menace existentielle qui le guette.
Le président Tshisekedi ne voudrait surtout jamais se réduire au même niveau que les « belligérants » de l’AFC/M23 pour entendre d’eux des vérités. « Il ne voudrait surtout pas être confronté à la vérité » et pourtant, c’est l’unique voie vers le salut du peuple. Sans aborder les causes profondes – c’est-à-dire exogènes et endogènes – la paix ne sera qu’un château de sable à la merci de la prochaine marée. Et le président Tshisekedi y a tout intérêt. Au cas contraire, il devra préparer tout le pays à la guerre.
L’échec stratégique de la médiation américaine
Médiateurs dans l’accord entre le Rwanda et la RDC, les États-Unis se sont montrés incommodés par les sollicitations de M. Tshisekedi et de ses réseaux. L’administration Trump semble tourner le dos au projet de Tshisekedi de lui soumettre le fameux accord « minerais contre sécurité » et de lui demander d’en accélérer le processus.
À ce sujet, Massad Boulos a apporté un démenti catégorique : « Les États-Unis n’ont jamais annoncé la date d’un sommet à la Maison Blanche entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame », a-t-il précisé. Une vérité qui sonne comme un véritable camouflet sur Kinshasa.
Malgré l’intensification de son lobbying, dont les coûts sont estimés à des centaines de milliers de dollars américains, la RD Congo a vu ses ambitions anéanties par l’attitude d’un médiateur indifférent par la résolution effective de la crise.
L’option d’aller à Washington ressemble de plus en plus aujourd’hui à une erreur stratégique. Kinshasa aurait mieux fait de continuer à se battre sur le continent pour une solution purement africaine par la facilitation, comme en Angola, ou par les bons offices. L’option retenue fut pourtant l’abandon des processus en cours au profit d’un médiateur non seulement désintéressé, mais dont le profil est jugé suprémaciste, narcissique et arrogant. Son absence de considération manifestée envers ses pairs africains en visite ne permet pas d’espérer qu’il se montrera plus conciliant envers la RDC. Le Président américain ne changerait pas d’attitude, quand bien même M. Tshisekedi se révélerait être le fils de Dieu ou un envoyé d’une autre planète.
Le piège dans lequel la RDC se trouve prise aujourd’hui est celui d’un processus en cours qui piétine face à la menace existentielle. Pourquoi les États-Unis ont-ils aidé les parties à négocier et à parvenir à un accord mutuellement acceptable en influençant le contenu ? Une question qui appelle à la réflexion.
La nécessité absolue qui reste à Tshisekedi et à son gouvernement, s’ils tiennent véritablement à sortir de cette impasse, c’est de changer de stratégie en se trouvant de nouveaux alliés ou de passer à l’offensive militaire, non sans conditions. Au cas contraire, il faudra continuer les processus déjà en cours si l’estimation est qu’il y aura un gain à la fin. Il apparaît que, depuis le début, le gouvernement congolais n’a pas affûté ses outils. Une légèreté excessive était anticipée, où l’usage des moyens du Trésor public suffirait à garantir le succès du projet. Hélas, la réalité révèle aujourd’hui une grave illusion, à moins d’être volontairement aveugle à la vérité.
Que le Président cesse donc ses jongleries stratégiques et ses calculs d’arrière‑boutique. La République ne peut être sacrifiée sur l’autel d’une ambition personnelle. Instrumentaliser la souveraineté pour étouffer le dialogue, repousser Doha et négocier à huis clos, c’est trahir la nation et condamner des milliers de vies à l’errance et à la peur. Si le pouvoir préfère polir son image et préparer une révision constitutionnelle plutôt que d’écouter la vérité des urnes et la détresse des territoires, alors il choisit délibérément la guerre par omission. À force de vouloir gouverner par caprices et secrets, Kinshasa s’éloigne de ce qui fait un État, c’est-à-dire la responsabilité, la transparence et le respect de tous les citoyens. Il est donc temps que le chef de l’État entende enfin que l’honneur d’un pouvoir se mesure à sa capacité à ramener la paix, pas à consolider son trône.
Gédéon ATIBU









